Un jour 100

Publié le par Webelette

Le compte rendu du 100 kms de Belves de Cécile Moynot

 

 

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Après une nuit d’avant-veille quasi blanche, ma dernière nuit fut plutôt bonne pour une veille de course. Endormie vers minuit on dira et réveillée spontanément à 5h20, en forme et prête à en découdre ;-).

Je me réveille sans ce mal de dos qui me tenait depuis plusieurs jours (merci ma bronchite la semaine précédente qui avec la toux  m’avait déplacé 2 vertèbres et bloqué le sacrum), et là je dis mille mercis à notre kiné de choc, Julien qui m’a remis l’avant-veille et massé la veille. Je me sens bien, reposée, détendue avec une grosse envie d’avaler les km du jour.

Il fait assez froid au départ, donc je préfère rester habillée. Sur ma brassière de course j’enfile débardeur, petite polaire de course avec col, mon tee-shirt de l’équipe de France et ma ceinture porte dossard, elle me sera bien pratique en cas de change pendant la course. Je garde également mon collant sur mon shorty de course. J’ai prévu un change au km 40, je me dis qu’après 11h je commencerai peut-être à avoir chaud.

Je n’en aurai finalement pas besoin car la température ne monte pas trop et le vent froid refroidi rapidement mes vêtements déjà mouillés par la pluie et l’averse de grêle que nous serons quelques uns à recevoir avant le 50ème km.

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8h, coup de canon, je pars donc tranquillement avec mes camarades en bleu blanc rouge, avec le plaisir de vivre une nouvelle grande Aventure ! Et quelle Aventure ce sera !!

Le premier km est légèrement montant, nous faisons un petit tour dans la ville de Belvès pour que les spectateurs présents puissent nous voir. Puis nous voilà partis dans une assez longue descente, pendant 2-3 km. Je sais descendre, je préfère « laisser couler » l’allure plutôt que de me retenir pour ne pas crisper mes quadris dès le départ, c’est quelque chose que j’ai travaillé à l’entraînement. Le cardio est très bas, je suis relâchée, ça roule !

Les premiers 20 km sont tout plats, je suis avec quelques coureurs, je me freine et « me marche dessus » comme on dit, comme prévu avec les coachs, pour en garder un maximum sur la fin de course. Comme je ne suis pas à mon allure de footing, je n’ai pas de supers sensations, mais je sais que c’est normal, j’y suis préparée, je gère, je respire, je regarde autour de moi et je profite des magnifiques paysages que nous traversons.

A chaque poste de ravitaillement je prends mon rav, je suis très satisfaite car tout ce que j’ai prévu passe parfaitement. Contrairement à plusieurs de mes 100 km précédents, je n’ai ni ballonnements, ni gêne gastrique, ni besoin d’aller aux toilettes, rien ! Ravitaillement optimal parfaitement testé à l’entraînement et parfaitement dosé, ça roule au top. Tout au long de la course je n’aurais aucun soucis, c’est vraiment un très gros point positif pour la suite. Je suis revenue à du « basique » et c’est très bien pour mon cas à priori.

Petit faux plat vers le 25ème puis à partir du 30ème km ça commence enfin à monter un peu. J’avoue que je commençais à m’endormir sur ce tout plat, ces longues lignes droites,  ce rythme lent et répétitif. La première bosse me fait un bien fou, et je retrouve enfin d’agréables sensations, ça fait du bien.

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Nous sommes 3-4 coureurs depuis le 15ème km environ, le groupe est agréable, c’est plaisant de courir parmi d’autres athlètes, je me sens bien, je profite, c’est un vrai bonheur.

Dans les alternances de montée / descente, nous découvrons le Périgord dans toute sa splendeur avec ses falaises, ses châteaux perchés, ses couleurs chatoyantes, je me dis que j’adorerais revenir en vacances dans ce coin là. Je rêve un peu, le temps et les km filent à toute allure.

Le soleil prévu ne se montre pas mais le temps n’est pas un souci, même la petite pluie qui viendra nous caresser de ses fines gouttelettes ne sera pas trop gênante.

Jusqu’au 50ème km nous sommes toujours ensemble avec mon petit groupe, mais d’un coup, au détour d’une forte descente et du ravitaillement du 49,5ème je me retrouve seule, toute seule…

Personne devant, à part quelques rares personnes que je double, plus personne. Plus que moi, mes pensées, ce paysage par endroit magique, par endroit défiguré par le passage des voitures sur les routes où la circulation n’est pas coupée, et ces km qui défilent peu à peu sous mes pas…

Là je me dis que c’est là où la course commence réellement… Je suis passée en 4h05 au 50 km, sur une allure moyenne de 12,4 km, je me sens bien, plus fraîche que sur nombre de mes précédents 100 km.

Je suis 1ère française et partie de la 15ème place européenne je me retrouve à la 10ème place.


Je remonte tout doucement les femmes et les hommes partis trop vite. A chaque femme je calcule et je me dis que c’est une place de gagnée pour l’équipe, c’est assez euphorisant, exaltant même. Je me dis que par équipe nous avons une belle chose à jouer, que je ferai tout pour que nous montions sur ce podium européen qui nous tend les bras.

Je garde mon allure, je n’ai pas de GPS mais je sais que je suis un vrai métronome alors un pas après l’autre, j’avance doucement…

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Au 60ème km nous avons passé le gros du passage vallonné de la course, je sais qu’il reste 2 bosses, pas très importantes avant de ne retrouver que du plat (avant la côte de l’arrivée). Je commence à avoir mal aux jambes mais je sais que c’est normal, on arrive à la partie où en général on ressent un coup de moins bien (entre le 60 et le 80 environ, comme entre le 6 et le 8ème sur 10 km environ). Je n’ai pas de baisse de moral, je suis seule, sans personne en ligne de mire. Par moment je me demande même si je suis toujours sur la bonne route. Je suis seule mais je ne me sens pas seule, il y a beaucoup de personnes en moi avec leurs pensées, leurs encouragements, toutes ces personnes à qui je tiens, toutes ces personnes qui croient en moi, qui me suivent, qui doivent se demander où j’en suis. J’ai mal aux jambes mais c’est çà le 100 km. On a mal physiquement mais on va au-delà de cette souffrance, on arrive à la dépasser, à ne (presque plus) y penser. Je me dis souvent à ces moments –là que « la douleur est une vue de l’esprit ! ». Il faut passer en mode « automatique », je cours, je n’ai pas mal, je me dis que je vais bien donc je vais bien, etc…

Arrivée au 75ème km, j’ai vraiment vraiment mal, les 2 italiennes que j’avais doublé il y a quelques km sont revenues sur moi et me double à belle allure. Je n’ai pourtant pas l’impression de me traîner mais c’est sûr que mon allure s’est doucement réduite. Je grimace selon le profil de la route, ce petit caillou là, où ce petit trou ici, deviennent comme des pierres énormes ou des gouffres à devoir surmonter. Je cours en boitillant, en serrant les dents. Je me dis que j’en suis au ¾, qu’il n’en reste QU’1/4 à parcourir pour arriver au bout.

Je commence à arriver à la partie la plus pentue, la plus raide, la plus difficile du gravissement de ma montagne intérieure, là où il faut se dépasser, aller au-delà de toutes les limites que l’ont peut s’être fixé, aller au-delà de la douleur aussi insurmontable soit elle. Il faut réussir à faire abstraction de son corps et de toutes ces aiguilles acérées qui le transpercent à chaque instant, il faut n’être plus que pensées, respiration, détente, calme, aussi possible que cela puisse être. Il faut aller au-delà du dépassement de soi, faire exploser toutes les barrières de son esprit pour continuer à courir. « La souffrance n’est qu’une vue de l’esprit. »…

Jusqu’au moment où les jambes se dérobent d’elles mêmes sous toi, où même ton esprit n’arrive plus à commander tes réflexes, là… Tu marches quelques pas en te disant que tu pourras recourir un peu plus loin. Tu respires tranquillement, tu essaies de re-coordonner tes mouvements de jambes, un pas devant l’autre, puis un autre, puis…  Puis tu re-trottines quelques mètres jusqu’à ce que tes jambes se dérobent à nouveau… Puis …

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J’arrive au 80ème km, mes camarades de l’équipe féminine me passent l’une après l’autre m’encourageant toutes, me donnant quelques conseils, des paroles réconfortantes… Je recommence à essayer mais non, mon esprit à beau être au-delà du physique, quand tu es arrivée au bout du bout, tu ne peux plus… Je ne peux plus courir, pas de problème, je peux toujours marcher. Il reste 20 km ? Pas grave, j’ai couru 80 km, je peux bien marcher 20 km !


Là je pense, pense, pense, pense, pense… Les émotions effleurent, n’aspirent qu’à me déborder, mais  non, là je suis au boulot, pas question de se laisser envahir. J’ai 20 km pour penser, à toutes ces personnes qui vont être si déçues, à mon fils qui est chez mes parents et avec qui je pourrais être, à toutes ces heures d’entraînement par semaine (jusqu’à 14h hebdomadaire rien qu’à pied), à ce rêve une nouvelle fois défait, à ce maillot de l’équipe de France qui pèse à ce moment là si lourd sur mes épaules, à tout cet investissement au quotidien pour la fierté de porter le maillot bleu blanc rouge et toute cette infinie déception / presque honte d’en arriver là aujourd’hui… Je pense à ce podium qui nous échappe par ma faute, je pense à toute mon équipe, à l’encadrement de l’équipe de France qui m’aura fait confiance (pour rien), je pense…


Chaque personne qui me double à présent m’encourage, me félicite, me pousse, m’aide à avancer, à ne rien lâcher. Régulièrement je retente de trottiner, mais avec chaque  fois plus de souffrances, je me suis refroidie, il repleut, je suis gelée, je claque des dents, mais rien ne compte, j’avance… Je n’ai jamais imaginé, pensé abandonner, tant que je peux marcher je déposerai mon maillot et mon reste de fierté et d’honneur sous la ligne d’arrivée, quelque soit le nombre d’heure que cela prendra. Je m’en moque, tout ce qui importe c’est d’aller au bout, le plus « vite » possible…

Un suiveur vélo me rejoint, il accompagne une athlète mais comme ils sont 2 en vélos pour elle il se propose de me tenir compagnie. Une bouffée d’oxygène, il me « portera » une dizaine de km, me prêtera son k-way quand l’hypothermie menacera, il me racontera des « histoires », le temps passera plus vite grâce à lui.

Au 98ème je retrouve mon entraîneur, sa femme et mon fan numéro 1, Gégé, que j’aurai déçu, lui spécialement venu du Mans pour me voir courir, les larmes menacent, mais non, j’avance…

Au 99ème je retrouve Christophe, un de nos encadrant de l’équipe de France, il me dit : « Allez Cécile, c’est en côte, on trottine ensemble jusqu’à la ligne d’arrivée ! » Et nous voilà partis, à allure escargot, jusqu’à la ligne. A quelques mètres je vois tous mes collègues de l’équipe, tout un tas de personnes connues et inconnues qui m’encouragent, le speaker m’annonce, là je suis submergée par la honte, la détresse, la douleur, les émotions, les larmes coulent, j’étouffe… Je franchis la ligne en 9h58 après avoir marché 20 km, je m’effondre, mais je suis soutenue…

Ce 100 km restera à jamais dans ma mémoire, comme tous, mais particulièrement. Il fut encore un « au-delà », un autre au-delà particulier, avec une charge émotionnelle immense, infinie.

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J’ai encore du mal à digérer, mais je suis déjà tournée vers l’avenir, vers la suite, le suivant. Je ne reste jamais sur un échec, je rebondirai, je sais que j’ai encore de grandes et belles choses à faire.

Mais alors, que c’est dur !...

J’ai fait beaucoup de belles rencontres, ce fut un très riche 100 km, j’ai encore beaucoup appris...

Merci à tous d’être là, présents comme vous pouvez l’être, chacun à sa façon. Ce n’est que partie remise comme on dit, j’ai encore tant de rêves à réaliser, à vivre, à offrir, à partager…

A bientôt !

 

Cecile Moynot

 

J'aime beaucoup cette derniere image du petit prince du 100 km désormais grand Monsieur de la discipline et Vice Champion d'Europe qui réconforte sa co-équière déçue.

Michael force l'admiration de tous avec ce tour de force exceptionnel qu'il a accompli : un record perso (sous les 07h) , un triple podium (france, Europe et Europe par équipe) ..vraiment énorme.

Un immense bravo à toi Michael 

Pour Cécile, accepter de terminer comme elle l'a fait ..c'est une belle leçon de courage et d'humilité :"Porter le maillot bleu-blanc-rouge c'est un honneur , il pése lourd sur les épaules "